SPHYNX par Anne Garretta

(Esprit, mars 987)

Par la contrainte littéraire qu’elle se donne : écrire au neutre résolument, Anne Garretta, sans militance, fait œuvre féministe. À partir du moment où dans la langue disparaît le genre, ce n’est plus le masculin qui commande les rapports d’assujettissement.

Il faut renoncer à deviner qui sont Je et A : homme(s) ou femme(s), sous peine de ne rien comprendre à leurs relations. Écrit dans une langue classique portée à sa perfection, ce récit de la passion amoureuse des corps résiste à la problématique classique. Il est parcouru de philosophie : elle s’y donne sous la forme d’une critique sans relâche de tout préjugé. Moquerie des rejetons de la bourgeoisie décadente; mépris du public des boîtes de nuit plus capable de vices que de transgressions ; connivence avec toute provocation ; négligence des différences et refus des exclusions ; distance de tout sanctuaire de quelconques réformes ou de prétendues avant-gardes ; jugement sans pitié des catholiques exorcisant leur peur de la pensée laïque par le recours à une autorité prise pour la bonne philosophie.

Dans le mouvement d’une libération jamais accomplie Je s’imagine sans père ni mère, se donnant pour seul repère généalogique une grand-mère dont le souvenir, exempté de représentation, laisse libre cours aux fantasmes fous et grandioses de la “cause de soi”. Le théâtre du récit est la conscience de qui narre, suite d’images déformées dans le procès de la mémoire et du récit. Autre scène sur cette scène : les lieux clos et obscurs où se vivent les rapports entre Je et A. Cabarets, loges, chambres d’hôtel, rappelant par leur enfermement les retraites des héros sadiens. Cette clôture n’est-elle pas symbolique de l’impossibilité où se trouve « qui aime » d’accéder à une expérience joyeuse et communicative de passion?

Le récit est l’histoire d’une passion inlassablement en quête d’incarnation : Je, comme l’âme du néoplatonisme, de rien sortie, est affecté de tristes passions et tente par mille feintes, d’en surmonter l’ennui. La contemplation des corps à travers des reflets de lumière et de miroirs, la déperdition de soi dans l’errance et la transe ne sont que de dérisoires diversions. Serait voie de salut une pratique des rapports composables. La passion, sauf la durée d’un instant, ne parvient pas à devenir joyeuse, joueuse. Le dépassement de la figure habituelle de la jalousie–Je ne prétends pas être le tout de l’autre mais entend seulement maintenir les rapports qui lui conviennent–ne donne pas à la passion une tension suffisante. La fascination dont ne peut se déprendre le regard aimant est l’effet d’un corps mort, d’un corps qui doit être mort pour être possédé.

L’image renvoyée par A est toujours la même, figée. Le sentiment suscité par le corps n’est en rien modifié à la vue de son cadavre. Le drame de Je redoublé par le corps de A avec ses disconvenances, tient au trop grand travail des forces de mort. La où dominent les passions tristes, la danse ne peut être que lugubre ; les corps s’y décomposent. « J’étais l’ombre d’un corps qui m’ignorait et la source de lumière qui produit cette ombre. Ce que je recueillais par projection n’était que moi-même. A n’était que corps parasite  interposé entre ma conscience et mon indéfectible tendance à diffracter le réel. » Ce n’est ni l’intimité, ni le rapprochement des sexes, ni la vie commune, si longtemps différée, si laborieusement conquis par une rhétorique retorse, qui usent la passion amoureuse. La passion a partie liée avec la mort ; non seulement la sexualité ne la fonde ni ne l’explique mais il convient qu’elle se maintienne au degré zéro de la sexualité.

Âme désenchantée, Je, ne parvient pas à s’éprouver comme un corps, en rapport avec d’autres corps. « Je porte le deuil d’une existence funèbre, adonnée à la vampirisation d’une chair qui me faisait éprouver l’atroce impuissance à pouvoir la posséder autrement que dans le meurtre et la momification constante. » Après la mort de A, aucune nouvelle rencontre, aucun poids de travail intellectuel ne peuvent arracher Je à sa tristesse, apporter de trêve à son ennui, mettre un terme à sa vaine recherche d’incarnation. Prend place dans le récit la propre mort de Je sous la forme d’un meurtre. Mort mise au rang du souvenir, à côté du souvenir ineffaçable de A, aimé d’être vu dans un miroir par le regard d’une âme inclinée à souffrir démesurément. Comme l’objet aimé, le sujet aimant ne se pense lui-même qu’au passé, toujours déjà mort. L’expérience irrémédiablement douloureuse que Je fait de son néant réitère la voie mystique d’un Verbe qui ne s’incarne que dans la mort. Interprétation néoplatonicienne du texte biblique.

La mort est-elle pour la passion une condition et une nécessité ? Et si la passion produite au hasard des rencontres par les rapports entre les corps convenant ensemble plus qu’ils ne disconviennent, augmentait dans ces rapports même leur puissance, que serait alors le discours amoureux?