LA POESIE DE BERNARD SESÉ

(texte écrit en 2013)

En acceptant l’impossible tâche de préfacer le nouveau recueil de poésies de Bernard Sesé, par inadvertance, je me demande, dans le tourment d’une question primordiale comment, refusant le commentaire aussi cordial soit-il, oser écrire sur des poésies. La sentence de Wittgenstein « ce dont on ne peut parler, il faut le taire » siffle à mes oreilles. Comment ne pas se souvenir de ce moment où Plotin confronté dans l’Ennéade VI, 8 à l’énigme de l’un-bien, qu’on ne peut penser qu’en termes de rien d’excellence, déplore l’insuffisance du langage pour parler de ce qui ne parle pas, ce qui est au-delà de l’un et de l’être, et qui donne ce qu’il n’a pas. Malgré la prédominance du discours négatif, malgré la précaution qu’apporte le quasi dont se trouve précédé la seule affirmation qu’il s’autorise à énoncer, Plotin confesse la crainte de blasphémer dont il se trouve saisi. Je me sens au plus près de sa tourmente. Et pourtant, de ce dont on ne peut parler ne sommes-nous pas condamnés à en dire quelque chose sous peine de ne pas penser ? Que serait la pensée, que serait la vie sans la poésie sans  les créations artistiques, dans leurs formes les plus variées ?

La lecture d’une poésie suppose la passivité des sens, de la mémoire, de l’esprit dans le renoncement à toute connaissance, à l’esprit critique lui-même, à toute jouissance. La lecture d’une poésie est proche de l’expérience mystique. Dans sa préface à l’oraison de repos et de recueillement de Balthazar Alvarez[1], Bernard Sesé, fin traducteur de poètes et de mystiques espagnols, nous fait saisir que la présence dont la modalité est le temps présent, celui que conjugue le plus souvent le poète dans ce recueil comme dans un autre Ivre de l’horizon, est la porte ouverte à l’incessant parcours sans progression assurée des voies inattendues du Château de l’âme.

Avec par inadvertance Bernard Sesé nous offre un singulier recueil. Chaque poème éclate du nouage entre le vers d’un poète et une toile peinte, dans la fulguration d’une pure création au hasard de leurs bonnes rencontres. Intersonorités et intervisibilités s’embrassent en un baiser que pose le souffle du poème, toujours en son commencement. Le poète ne fait-il pas exploser la hiérarchie convenue des sens qui donne la primauté à la vue et à l’ouïe aux dépens du goût, de l’odorat et du toucher ?

« est-il une couleur, une forme, une odeur

Qu’il faille préserver » (……)

Les mots parlent moins qu’ils nous touchent dans l’épaisseur de la chair. Les couleurs se sentent, se goûtent et nous frôlent comme la caresse.

« Dans la bouche et les yeux

j’accueille les couleurs » (Effet de neige à Paris)

Toute autre chose que ce beau livre Des mots pour la peinture[2],  livre qui donne à voir des œuvres peintes mises en correspondance avec des textes de poètes ou d’écrivains qui leur font écho, plus ou moins directement en des formes variées, c’est l’envol d’un pur surgissement de sonorités et de rythmes formant pas inadvertance une composition. La musique, loin d’être absente, est là sans y être. Elle n’inspire pas les variations chromatiques, à entendre comme « la voix qui est  due » [3] au peintre, à tout regard porté sur le tableau. Le tableau lui-même dont la signature est le titre sont incorporés au poème qui parfois en reçoit son nom n’inspire pas davantage le poète. Les visibilités font fonction ici d’intertextes au même titre que le vers cité en exergue de chaque poésie, au même titre que les intertextes implicites : Jean de la Croix dont Bernard Sesé a traduit les poésies[4] ;  le thème récurrent de la nuit traverse le recueil. Et aussi le poète espagnol Rafaël Alberti, éveillant en son recueil sur les anges, l’ange mort et, convoquant une multitude d’anges, anges de tous les vices et de tous les mal-êtres désabusés, cruels, anges des fonds ténébreux et puants de l’âme dévastée, mais aussi l’ange de bonté et d’autres encore que condense l’ange inconnu qui passe et qui revient ; l’ange-ange en sa pure mobilité est le rien de l’âme à la recherche d’elle-même qui résiste à la mort en l’ange survivant. Bernard Sesé reprend cette œuvre de nomination : l’ange du jugement dernier, l’ange des neiges, l’ange déchu dont Icare est le double peut-être, l’ange de juillet…

Comment lirai-je ces poésies sans penser à Stanislas Breton qui dans sa Poétique du sensible[5] confie à l’ange d’accomplir la fonction méta. L’ange est l’artisan de la métaphore. Si de poésies en poésies, Bernard Sesé fait se lever l’ange c’est que sur « la terre comme au ciel il y a peut-être autre chose …autre chose que nous y voyons et prétendons y découvrir.[6]

Bernard Sesé fait œuvre de tisserand, proche de l’analyste et de l’analysant dans leur discrète et brûlante alliance, le poète croise au secret des miroirs, les mots en leur sonorité (« rien que le son », Soleil levant) et les figurations lumineuses malgré la nuit, aux grés de l’aile de l’ange ou du vol de l’oiseau, du souffle murmuré de la brise ou du vent bruyant, en fureur parfois. Il fait bouillonner les mers, plier les arbres et les fleurs.

Les poèmes du recueil s’écrivent sur fond de rien. Le miroir et son corrélat le regard qui s’exposent en visages, rejoignant l’horizon, est présent dans presque tous les poèmes. Tout est reflet et tout est ombre dans cet univers où le soleil lui-même ne tient son éblouissante luminosité que du noir de la nuit en sa surprenante blancheur.

Les anges sont là, du début à la fin du recueil, allant et venant de haut en bas, de bas en haut, d’ici à là. Les exilés de la voûte céleste, les errants des nuages se cachent dans tout regard, voyant de l’invisible en lequel il se perd et en qui se fond l’infini.

« L’invisible est réel » (Les toits rouges)

Ces esprits qui glissent dans le vent et les voiles, à peine un souffle, presque rien, emprunte la voix invisible qui se fait entendre au lieu de soi. L’ange a de quoi enchanté le poète il ne se laisse jamais réduire à une forme, même si les peintres, en occident du moins, se plaisent à la figurer dans la salutation d’une jeune humain, éclatant d’une féminine beauté. Mais c’est sur une autre salutation aux anges que s’ouvre le recueil de Bernard Sesé ; anges qui se balancent à ailes déployées dans une intrépide descente, dans une chute libératrice, en quittant les hauteurs oppressantes et lourdes auxquelles « dans le rien du souffle » ils refusent d’être condamnés. . Ils avaient oublié « l’herbe verte et les chiens » et ne voyaient le monde que déformé. La hiérarchie céleste de Denys l’Aéropagite, en sa vulgate du moins, se trouve bouleversée. Car « ce qui frappe dans le statut des anges c’est qu’il est moins un être qu’un souffle ; moins une position immuable dans la hiérarchie des neufs chœurs classiques que la pression intérieure d’un éternel passage, d’un perpétuel transit ».[7] L’aile de l’ange donne à la métaphore l’élan de son envergure. La puissance du poète est d’assurer le transport des mots ; celle de l’ange, la même, est de transporter et de déporter ce qui est vers son ailleurs et son au-delà. Le poète est essentiellement « métaphoral », l’ange aussi : « le métaphoral est cela même qui ouvre l’être en sa densité d’être à l’immensité de ce qu’il n’est pas ».[8] L’ange relie sans être pour autant un intermédiaire. Il couvre, garde soutient en chaque être son désir de transposition. L‘espace dans lequel se déplace l’aide protectrice et provocatrice de l’ange est un espace intervallaire. L’aile, image du souffle de l’esprit qui ne sait ni d’où il vient ni où il va, sous les figures du vent ou de la voile ouvre l’espace restreint du même sur le grand large de l’autre, l’autre de l’autre, l’autre de chacun en son ad-venir e sur le tout autre. L’ange et le poète sont « ivres d’espaces » (Paysage d’automne et d’hiver. L’ange poussé malgré lui à l’exode et à l’exil où il nous rattrape risque de se perdre en notre dispersion. Mais il nous précède et son mouvement toujours tendu vers autre chose, vers d’autres lieux, nous arrache aux pesanteurs, dérange toute installation, accompagnant notre inépuisable capacité d’inventer notre existence avec d’autres, en accueillant l’inattendu. Mais l’ange se tient en son mouvement même devant le « visage solaire », « son regard de bonté » (Le jugement dernier). Du périple de l’ange le visage solaire sort-il indemne ? Le titre du poème fait signe à l’évangile de Matthieu 25, 35-36 «  j’étais nu et vous m’avez vêtu, j’avais faim et vous m’avez donné à manger, j’étais prisonnier et vous m’avez visité… » Les anges libérés de leur hauteur ne sont pas seulement « le chérubinique passant toujours pressé, dirait-on, de dire l’essentiel dans la brièveté de l’instant ».[9] Ne doit-il pas accompagner le geste le plus matériel de compassion à toujours inventer, ce geste sur lequel seul porte le jugement dernier. L’ange de justice est le plus inconnu de tous les anges, il se tient devant les souffrants de la terre et d$peut-être devant ceux qui partagent avec leur nécessaire. Ceux-là, ensemble manquant, ne sont-ils pas le « je énigmatique qui insinue son mystère au cœur de ceux qui n’ont rien et ne sont rien… Ce Je signifierait-il que les opérations les plus divines sont aussi les plus banales, manger, boire, se vêtir, habiter et que faire advenir Dieu sur la terre des hommes c’est au fond lui donner un corps en lequel et par lequel il puisse se tenir et recueillir sur son visage la lumière du ciel ?» [10]

La fonction métaphorale de l’ange fait de lui un déporté, qui, soutenant tout désir d’élargissement, joue de son inclination à descendre au plus bas de ce monde pour nous le faire habiter « par le miracle d’un quotidien toujours à inventer dans sa saveur et sa couleur… »[11] Breton fait de l’aile de l’ange  la tournure poétique du sensible, de notre corps, si souvent pesant. Loin d’en détourner elle le retourne en déployant ses potentialités spirituelles. L’ange de la métaphore cède le pas à l’ange des métamorphoses.

Des métamorphoses le paradigme est le feu ; feu volé à l’Olympe dans la mythologie grecque, n’existant que de sa soudaineté, sans origine ; ou encore vive flamme et même flamme d’amour vive. Tel Protée le vieillard de la mer, magicien des métamorphoses le feu en son incandescence fait jaillir des couleurs plus nombreuses et plus subtiles que celles de l’arc-en ciel. Le feu, sans aucune forme peut prendre toutes les formes. Capable de tout détruire et nécessaire à toute création le feu consume ce qu’il brûle et lui donne, avant même de la réduire en cendres, dans le nuancier des noirs foncés ou clairs, l’élégance de l’éclair éclaté en étincelles. A l’image du feu multiple et changeant l’ange comme le poète n’est jamais le même. « D’un mot à l’autre je ne suis plus le même » (La source, Ivre de l’horizon). Ainsi le feu est ce qui fait vivre, ce qui donne la vie. ; considération héraclitéenne ; ce pourquoi l’eau en sa source comme en son écoulement est sans mise à la place du feu. La poésie est l’art de l’oxymore. Autre que l’eau, la glace de la matière pétrifiée en cadavre.

Le feu se fait la flamme d’amour vive. Sans jamais supprimer les ombres qui de son ardeur s’échappent, le feu brise les écrans, les carcans, les résistances de l’âme rétive à son ravissement, empêchant la rencontre. « Exquise blessure » en ses touches et saveurs d’éternité la flamme d’amour détruit la mort, « en tuant mort en vie changea » (Jean de la Croix, La flamme d’amour vive).

De cette flamme qui délicatement infuse l’amour, dans le secret de sa demeure, chaleur et lumière ne sont-elles pas abondamment dispensées ? La flamme d’amour vive  prend les tons de pentecôte que Van Gogh donne aux blés couchés, que viennent croiser les vers de feu dont Bernard Sesé nous embrase. Lampes de feu, langues de feu : la voix se fait entendre dans la nuit qui créée l’atmosphère du recueil.

Rêves de nuit, nuit de rêves, ainsi s’écrit le recueil par inadvertance ; ainsi la vie qui n’est qu’un songe. Que sommes-nous d’autres qu’Arlequin, Colombine ou Pierrot au théâtre des larmes de la comedia dell’ arte. Par inadvertance est un voyage vers les lointains, « dans le pays des songes », un voyage au bout de la nuit, ou « un voyage aux sources de la vie ». C’est dans la nuit que le regard reçoit l’incomparable lumière et la flamme d’amour. Les errants de l’amour y courent. L’aimé pour être là jusqu’à la fin des mondes ne se laisse pas tenir. Il se cache, il s’absente. Mais en tout ce qu’il rencontre sur son chemin, le regard amoureux découvre plus que les traces du passage de l’aimé, sa présence.  Il se voit, se sent, se touche, se goûte. Dans la logique du rêve où le rêveur est tout ce qu’il rêve, l’aimé est pour l’aimant montagnes, vallées, îles, rivières, vents, la nui, « l’aurore, la musique tacite, la solitude sonore » (Jean de la Croix, Cantique spirituel). Par inadvertance le visage se fait paysage. L’amoureux, le poète, ne fait rien d’autre que rêver d’espace » et de solitude. De solitude, par amour, il est ivre. C’est dans la nuit que nulle voix ne réveille, que se fait entendre, dans le silence, la même voix inouïe qui ne dit rien. La nuit est le lieu des liaisons. Elle réunit les amants, les transforme, l’un en l’autre. De cette liaison qui par inadvertance prend une tournure cosmique chacun donne à l’autre ce qu’il n’a pas, le visage qui se reçoit du désir.

« Éveille toi, je vais te reconduire

Vers les ombres du soir pour un nouvel amour…

Sous la couronne d’or encadrant le visage

S’ombrage une farouche et fière liberté »

N’aurais-je du Madeleine resté ?

« Madeleine rêve en silence »

Me voici habité de cette crainte dont se trouve saisi Plotin quand il se demande ce qu’il peut dire  de ce qui n’est rien de ce qui est, pourtant mystérieusement présent à tout. Comment ne pas implorer le pardon du poète pour l’audace d’avoir écrit sur ses poésies ? Tout ce que j’ai écrit est à oublier, hormis les fleurs que sont les vers qui se balancent ça ou là attisant le désir de lire le recueil. Le poète nous porte vers ses ailleurs qui ne sont pas un arrière-monde. Il met au cœur de la nuit que l’aurore qui se lève ne dissipe pas, l’étincelle d’une espérance, la joie d’une conscience.

« Ma vie ne commençait

qu’au-delà de moi-même »

Ce vers du poète René Guy Cadou, au commencement du poème paysage, rappelle la méditation de Breton qui termine son livre Rien ou quelque chose : « la mort n’achève rien mais permet que tout commence et que l’on soit toujours au commencement »[12] Le philosophe Stanislas Breton et la poète Bernard Sesé lancent un défi à la mort. Nulle certitude mais l’irrémédiable s’adoucit d’un peut-être autrement.

« Les mots fantômes de la nuit

Abandonne l’espace de la déréliction. »

La voix du poète redouble le bruissement de l’aile de l’ange.

 

[1] L’Oraison de repos et de recueillement, Arfuyen, 2010
[2] Jean-Pierre Aubrit et Bernard Gendrel, Des mots pour la peinture, Seuil, 2010
[3] Pedro Salinas, La voix qui t’es due, traduction Bernard Sesé, La tête à l’envers, 2012.
[4] Jean de la Croix, Poésies complètes.
[5] Stanislas Breton, Poétique su sensible, Cerf, 1988, p. 35-55, 69-92.
[6] Stanislas Breton, « Faut-il parler des anges », in Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques, Tome 64, avril 1980, p. 226
[7] Stanislas Breton, Poétique du sensible, p. 87.
[8] Ibid. p. 87.
[9] « De l’ange et de la métaphore », inédit, fond Breton, 786.25. 2d. p. 9.
[10] Poétique du sensible, op. cit., p.211.
[11] Stanislas Breton
[12] Stanislas Breton, Rien ou quelque chose,  Flammarion, 1987.