INTEGRATION COLLECTIVE DE JEUNES ENFANTS HANDICAPES. SEMBLABLES ET DIFFERENTS

(Cécile HERROU et Simone KORFF-SAUSSE Éditions ERES  1999).

Ceux qui aiment les histoires et voient dans le goût qu’on garde jusqu’à la fin de les entendre et de les raconter une marque de l’humain, liront avec plaisir le livre de Cécile Herrou et Simone Korff-Sausse. C’est un réservoir d’histoires vraies où s’entrelacent les désirs et les fantasmes de petits enfants.

La candeur et la cruauté, l’innocence et la perversion s’y conjuguent à tous les temps et à tous les modes. Le déploiement de l’ambivalence qui nous y est décrit est peut-être le point de rencontre entre tous les enfants, ce qui explique pourquoi on accepte, sans le voir, quelque que soit la gravité de son handicap ou l’excès de la souffrance, tout enfant dont les parents le demandent. C’est encore l’ambivalence exprimée sans détour qui fait de la petite enfance, certes toujours prise dans le jeu des identifications, mais encore si généreusement insubordonnée, le moment opportun pour une pratique sociale de la “non exclusion”. Non-exclusion est le mot que les auteurs préfèrent à celui d’intégration pour inscrire dans un mouvement, l’orientation de leur entreprise. Le risque de l’intégration c’est de supprimer le dehors en le mettant au-dedans. A la Maison Dagobert – référence exige! – on fait cela à l’envers ou plutôt autrement. Sur le principe d’accueillir deux tiers d’enfants valides et un tiers d’enfants handicapés, il s’agit de créer un espace pour que la rencontre d’enfants différents, par leur difformité, leur infirmité, leur souffrance, leur conformité, soit favorisée, instituant de “bonnes rencontres”, non des rencontres sans conflit mais des rencontres qui deviennent pour chacun des forces pour vivre, des joies et des amours. C’est donc dans des termes spinozistes qu’on peut peut-être le plus adéquatement penser l’expérience d’éducation et de psychanalyse institutionnelle menée en ce lieu; expérience dont il convient de rappeler qu’elle s’inscrit dans une mouvance traversée, via Deleuze et Guattari, par l’éthique de Spinoza.

Comme dans tous les lieux institutionnels la Maison Dagobert renverse les positions hiérarchiques au profit d’une rotation de toutes les tâches. Mais le plus original, ce n’est pas que la directrice ou la psychanalyste torche les enfants, c’est la manière dont se trouve subvertis les rapports entre la théorie et la pratique. Chaque intervenant entreprend son métier auprès des enfants avec un savoir implicite concernant le corps et la psyché. Ce savoir tient à la singularité de chacun, à son histoire, à sa culture. Le savoir résulte d’une mise en œuvre institutionnelle , en laquelle l’expérience reçoit un sens nouveau, mais il est sans cesse modifié par la circulation des fonctions d’ éducation, de socialisation et de soin que chacun remplit à sa manière selon les circonstances. C’est ce dont tend à rendre compte la formule de “théorie au quotidien”. L’avant dernier chapitre fait découvrir au lecteur une équipe pour laquelle l’exigence de pensée demande, dans une modestie cultivée, l’écoute de l’autre et la confiance en soi. Le savoir est toujours à corriger, à critiquer, à reprendre, à instituer ensemble. Nul, ni individu ni équipe, n’a le savoir et aucun savoir, fût-il en chantier ne suffit à régir les pratiques qui sont en elles-mêmes instructives. Ce chapitre aurait mérité d’être développé davantage, pour ce qui est de l’articulation des fonctions, entre autre celle, partagée et cependant spécifique, du psychanalyste.

Au-delà de la petite enfance ce livre appelle à construire des espaces nouveaux de multiplicités par lesquelles se revivifie le lien social, en marche vers une véritable égalité qui ne peut être que le résultat d’institutions et de pratiques collectives sans cesse modifiées dans et par le débat. En cela la Maison Dagobert est une ouvrière de la production continuée de la démocratie.