AU SUJET DE LA VIEILLESSE : PAS TOUT

(sans date)

Etonnante histoire dans notre société que celle du vieillissement dont les limites et les effets sont masqués par de multiples faux semblants. L’individualisme est devenu une manière de vivre autant qu’une idéologie ; les familles ramifiées à partir du noyau de la conjugalité idéalisée d’autant plus peut-être qu’elle est temporaire et démultipliée, ne sont pas seulement restreintes, elles échouent à constituer un tissu collectif et ne font que superposer des pratiques individualistes même si de nouvelles modalités portent les promesses d’un élargissement en réseau. Et pourtant paradoxalement une vie collective sans préparation ni précaution est imposée aux vieilles gens on aurait envie de dire : heureux ceux qui ont vécu dans des styles de vie dont le fondement et  le dynamisme n’est pas la relation duelle. Comment alors la régression des personnes d’un grand âge souvent malades et diminuées ne reviendrait-elle pas à une affectivité préœdipienne à un retour à la dyade mère-bébé, à l’extrême du narcissisme ? Comment suffirait-il alors, par la médiation d’entretiens et de pratiques institutionnelles de réinstaurer pour tout un chacun, quelque soit son sexe, sur le modèle de la triangulation œdipienne. Les aidants proches, le plus souvent les enfants, et les soignants de l’institution occuperaient les places mobiles de père et de mère même si l’institution, avec ses règles, ressemblerait davantage à l’instance paternelle.
Certes la configuration œdipienne a schématisé sans la réduire à ce qu’elle est dans le contexte de son invention (la famille conjugale) est le lieu où se constitue le lien social, comme Freud n’a fort bien montré. Mais, à supposer même que l’individu, dans la violence d’un désir de puissance qui s’affirmerait au prix d’une destruction généralisée, si quelque loi ne venait lui fixer des limites les humains ne sont-ils pas animés d’une pulsion, inconsciente donc, qui les pousse à s’associer. L’association est une exigence vitale. C’est cette pulsion que l’institution a à cultiver, en résistant à l’individualisme ambiant.
Le collectif, la communauté (la psychiatrie institutionnelle et l’antipsychiatrie nous l’on montré) ont un pouvoir soignant, revivifiant. Or la condition d’un style de vie communautaire est ce que Lacan appelle le « pas tout » on y entre dans une expérience silencieuse et hors savoir, qui n’est pas sans lien avec l’expérience mystique. « Je suis entré où ne savait et suis resté sans savoir » (Jean de la Croix). Pas tout, pas toutes, est un concept hypothétique et explicatif inventé par Lacan pour dire quelque chose de l’indicible ; la jouissance.
Lacan la met du côté femme. Dans son séminaire « Dieu et la jouissance de la femme », inspiré de sa fraiche lecture d’Aristote et de ses spéculations sur l’amour courtois, Lacan réussit à éviter le gros mot de castration qui justement prend sens dans le schéma œdipien (Lacan ne l’emploie qu’une seule fois). La jouissance renvoie à la perte et au non-savoir. De là l’intérêt de Lacan pour la vie mystique, discours et expérience pour les mystiques. Si La femme ne peut s’écrire qu’avec un article défini, en italique, c’est qu’il s’agit du renoncement à la toute puissance, symbolisée par le phallus. La femme échappe au genre lui-même qui prétendrait la définir, en une singularité qui n’est pas objet de savoir : celle de la jouissance. Dans cette singularité ignorante, l’autre advient. Femme pas toute au lieu de soi, l’autre. Il y a de côté des hommes, amant courtois et mystiques par exemple.
On comprend dès lors les formulations paradoxales de Lacan telle : la femme n’existe pas ou encore : il n’y a pas de rapport sexuels.
Mais, nous dit Lacan, ce qui est là en jeu, ne peut se saisir que dans une réflexion sur l’amitié. Il n’y a pas d’amitié quand on se prend pour le tout.
L’amitié est le souffle qui anime la vie de tout collectif de toute communauté, la communauté c’est le lieu de l’autre, du pas tout. C’est le renoncement à être tout, à être le tout de l’autre, aliénation suprême, qui demande à être accompagnée, soutenue dans le grand âge, parce que, pour être vivant jusqu’à la mort, demande la culture du lien social et de la vie de l’esprit, celle d’un corps psychique et spirituel.