VIVANTES JUSQU’A LA MORT

Conférence donnée par Marie-Odile MÉTRAL, philosophe et psychanalyste intervenant comme psychologue clinicienne à la Maison Catherine Labouré depuis 1976, lors de la rencontre d’un groupe qui a réuni une quarantaine de sœurs, le 21 mai 2008.

Porteuses des marques du temps, vous êtes des survivantes – vous avez survécu à d’autres ; vous vivez actuellement en chair et en os alors que d’autres, beaucoup d’autres nés dans les mêmes années que vous, ne sont plus de ce monde ; vous êtes des vivantes. Être vivante jusqu’au bout de la vie, la fin de la vie, la mort, est-ce possible ? Vous avez connu tant de misère, tant de pertes, tant de deuils et vous êtes là, vous êtes en vie. Mais êtes-vous vivantes et que faites-vous pour le rester ? Pour tout être humain, la mort est à l’horizon. Dès notre naissance, nous sommes des êtres pour la mort. Nous sommes fragiles, mortels comme tous les vivants, mais plus que tous les autres, car nous sommes des êtres de désir. Nous craignons la mort, mais ne sommes-nous pas attirés par la mort, pour être si destructeurs, pour anéantir nos œuvres nous-mêmes, nos plus belles créations, tout ce qu’édifient les civilisations ? La guerre semble être inscrite dans le désir, et pourtant chacune, chacun porte en lui un désir de paix, un désir de vie. De la naissance à la mort, l’humain est partagé entre ces deux pôles contraires : la vie et la mort.

Le temps est loin déjà de ce moment de bouleversement, mortifiant parfois et même souvent, où pour les unes vous avez bénéficié des droits à la retraite, où pour les autres vous avez quitté, par la force de l’âge, telle position, telle fonction. Ce moment a peut-être été remplacé par des services bénévoles informels ou dans des associations. Comment, pour chacune, ces temps de transition jusqu’à ce que vous croyiez être votre Pâque, se seront-ils passés ? Ils se sont rapprochés quand les années ont filé, ces temps indésirables, angoissants, troublants, douloureux du déclin – et de façon singulière pour une Fille de la Charité qui voudrait encore, même très âgée, ce qu’elle a toujours voulu : servir les pauvres. Oui, c’est votre identité, chaque année réaffirmée, qui est mise à mal par ce mouvement de vérité du “vieillir” : il vous confronte à toutes sortes de pertes et vous donne l’impression que vous ne pouvez plus réaliser le vœu qui a orienté votre vie.

C’est autour de la perte que je développerai mon propos. Des pertes que nous subissons, pouvons-nous faire un travail ? Pouvons-nous les transformer dans leurs mouvements mêmes en chemin de vie ? Peut-on perdre jusqu’à se perdre, en demeurant vivante jusqu’au bout, dans ces transitions parfois longues, où l’on est claustré dans sa maison de retraite, parfois dans sa chambre, mais qui nous mènent inexorablement vers les derniers moments, toujours réduits à l’instant insaisissable et absolument inconnu du mourir ?

  • Dans une première partie, je ferai la description des pertes qui affectent péniblement, plus ou moins tardivement, la personne, marquée dans sa chair par le poids des années. Je l’appellerai : “les épreuves de perte et d’empêchement”.
  • Dans une deuxième partie, je vous parlerai du travail de perte, c’est-à-dire de la transformation psychique de celles et ceux qui, éprouvés, blessés par les pertes et les deuils, par l’impossible deuil de soi, en font un ressourcement de vie.
  • Enfin, dans une troisième partie, je vous parlerai des thérapeutiques de la perte, par le travail de la pensée, de la relation à l’autre et, pourquoi pas, puisque je m’adresse à des femmes qui ont mis l’Évangile au cœur de leur vie, de la double grâce de l’amitié et de la confiance.

I . LES EPREUVES DE PERTE ET D’EMPECHEMENT EN  « FIN DE PARTIE »

Quelle manière d’être au monde, quelle manière d’être en relation avec le monde, entretient le corps vieilli, quels sens leur donner ?

1. Les corps abîmés

La vieillesse est marquée par la diminution des forces, l’abaissement de l’acuité sensorielle, les blessures multiples des processus de détérioration. Le visage s’efface, creusé dans les plis des rides, défiguré souvent, édenté parfois. “Nous respirons, nous changeons, nous perdons nos cheveux, nos dents, notre fraîcheur…” (Samuel Beckett, Fin de partie, Éditions de Minuit). La peau, d’une fragilité indiscrète, n’a plus son pouvoir protecteur. Le corps déclare sa faiblesse et montre parfois sa difformité. De plus en plus dépourvu de plasticité, il annonce le passage à l’être de pierre en lequel “Je” semble disparaître à jamais.

La personne qui atteint un grand âge, épuisée d’avoir usé son corps et ses énergies, se trouve tristement affectée par des pertes sensorielles. L’ouïe baisse, la vue diminue, les larmes s’assèchent comme beaucoup d’humeurs ; on est moins sensible aux odeurs, on n’a plus guère de goût, et les dentiers n’arrangent rien ! Il est rare que l’on soit totalement épargné de l’incontinence, avec tout ce qu’elle vient remuer de très ancien et d’intime. On a appris aux autres à être propres et l’on devient incapable de l’être. La honte, trop souvent, fait rage.

On devient maladroit, et même souvent impotent. L’agilité et la mobilité sont pour le moins réduites. On a besoin de prothèses (cannes, déambulateur, fauteuil roulant…). Tandis que les infirmités nous accablent, on devient de plus en plus encombrant. Tout ce qui se faisait aisément devient laborieux. La fatigue est constante. La faiblesse expose aux maladies. Qu’elle arrive ou non sous la forme fracassante de l’accident (chute, fracture, AVC…) ou de façon insidieuse, l’infirmité de la vieillesse est toujours un choc, pour qui la subit comme pour les proches, sur qui elle produit un effet de sidération. Au miroir brisé de la vieillesse, on dit : “Moi, ça ?” ou encore : “Ce que je suis devenu !”.

Ce destin nous rappelle notre communauté avec les animaux : nous sommes des êtres sensoriels, sexués, mortels. C’est une humiliation pour l’être pensant que nous sommes, et qui est si prompt à oublier qu’il est frêle comme un roseau. Nourrir les chats et les moineaux, soit, mais établir avec eux une relation fraternelle, c’est autre chose ! N’oublions pas de nous raconter les fioretti de François d’Assise qui nous rappellent notre parenté avec les animaux, même si le texte concernant le loup de Gubbio réduit à la douceur est à entendre sur le plan symbolique.

En deçà de l’animalité, “sans forme ni figure”, celui qui n’arrive plus à se reconnaître ni à être reconnu, rejoint le serviteur souffrant dont parle le prophète Isaïe (52,13-53,5).

2. Les pertes cognitives et les passions tristes

Lorsque l’on ne peut plus rien faire, lorsque la pensée va à la dérive, divaguant, on est relégué dans la catégorie des “vieux” et même celle des “déments”, vieux déments. Les démences séniles – autrefois on disait avec compassion “perdre la tête”, ou encore “battre la campagne” – sont généralisées en maladie d’Alzheimer. On sait que nombre de maladies neurologiques et cérébrales vont de pair avec des lésions et des destructions du cerveau. Être vieux et dément – “alzheimer” – c’est du même coup être frappé d’exclusion. Les déments se multiplient avec la prolongation de la vie. Pense-t-on assez que la démence, risque de la vie en son déclin, n’est pas contagieuse, et que les déments sont toujours des nôtres ? Ils restent nos proches, ils ont un devenir, ils sont vivants jusqu’au bout, et, malgré le cours de leur maladie, ils sont, comme nous, en quête d’attention et d’amour. La détérioration mentale peut même correspondre à une destruction de la pensée dans le but de se défendre de la peur de la mort et d’éviter l’épreuve du mourir. Ceux que le géronto-psychiatre Jean Maison-Dieu appelle les “errants de l’esprit”, tentent de se fuir eux-mêmes. Ils se haïssent autant qu’on les hait (Le crépuscule de la raison, Centurion, p. 84). La haine, inévitable, entraîne l’envie, la jalousie, la tristesse… si elle n’est pas traversée et apaisée par l’amour.

Avec les errants de l’esprit, qui nous font voir le devenir incertain mais probable de beaucoup, un nouveau malaise dans la civilisation se fait sentir : la longévité incomparable qui nous est offerte ajoute à l’expérience inévitable de la perte, le risque croissant de se sentir complètement perdu.

3. Les deuils

Les deuils ont frappé, frappent encore, ceux qui vivent vieux. Pour vous, vous avez vu mourir des frères et des sœurs, compagnons de votre enfance, mais aussi des sœurs de vos communautés, des amis, des proches… “Ça n’en finit pas de finir !…”

Les souffrances des séparations anciennes, qu’on ne s’est pas toujours autorisé à éprouver, parce qu’on a retenu ses émotions et ses larmes, sont réactivées, et il arrive qu’en dépit des apparences, on découvre qu’on n’a pas vraiment quitté ses amours de petit enfant. Les vieilles angoisses reviennent.

Les pensées infantiles concernant la mort font retour. Car nous avons construit des théories imaginaires de la mort et nous les avons refoulées. Tantôt nous pensons la mort comme une forme maléfique plus ou moins personnifiée qui vient nous faucher la vie ; tantôt nous la pensons causée par le geste violent d’un autre – elle rejoint alors le meurtre ; tantôt nous la pensons comme un accident qui parfois nous fait soupçonner obscurément un crime ou un suicide. Nous nous demandons où sont les morts que nous “fantasmons” comme des doubles, fantômes malveillants et vengeurs. Même quand nous les croyons bienveillants, nous les imaginons à partir de ce que nous sommes, dans un temps qui nous serait commun. Or nous n’avons aucun savoir concernant la vie après la mort, et ceux qui croient, dans le ciel de la foi, en un règne de Dieu où la vie triomphe de la mort sont dans une nuit obscure qui conduit à renoncer à toute représentation et à toute projection imaginaires d’une continuité de la vie avant sa mort et après.

Comment faire des pertes, des deuils qui nous accablent, de tous les empêchements et pesanteurs qu’ils apportent, un travail qui peut transformer celui en qui il se fait, celui-là même qui l’entreprend ?

N’est-ce pas une exigence vitale de perdre ? N’est-ce pas le moment d’écouter, pour y répondre, la parole évangélique : “Qui veut sauver son existence la perdra, mais qui aura perdu son existence la gardera… ” (Jean 12,25).

II.  LE TRAVAIL DE PERTE : EXORCISER LE DEMON DE L’UTILE

On appellera ici travail la mise en œuvre de forces, en l’occurrence psychiques, mais aussi spirituelles, qui, en liaison avec quelques autres, produiront des effets, des énergies bénéfiques pour la vie de qui l’accomplit.
Perdre, c’est être privé de quelque chose, c’est être diminué, être dépossédé.
Le travail de perte ne consisterait-il pas à consentir à une dépossession ?

Comment accepter non seulement de perdre, mais de se perdre ?

La parole évangélique “Qui veut sauver sa vie la perdra…” s’adresse à qui l’écoute, mais elle prend peut-être une résonance plus forte quand elle est entendue par quelqu’un qui arrive à la fin de sa vie. Comment faire le deuil de soi, de qu’on a été, comment consentir à ne plus être ce qu’on était et vivre ? Qu’est-il devenu, ce soi unique dont l’identité est non seulement mise à mal, mais qu’on ne reconnaît plus ?

C’est le moment de la plainte. Chaque souffrant aspire à avoir un espace pour exprimer sa plainte, et une présence silencieuse, chaleureuse pour l’entendre. Il convient de s’autoriser à dire, à crier sa souffrance. Les livres de l’Ancienne Alliance sont riches d’enseignements. Les Lamentations et les Psaumes nous donnent des mots pour dire la plainte, des mots pour la confiance, car pour consentir à la perte, la volonté ne suffit pas. L’autre qui écoute avec sympathie, qui manifeste de la compassion pour tant de misère, mais avec une distance suffisante, est nécessaire : l’autre, un autre humain, mais aussi l’Autre de la grâce.

Exorciser le démon de l’utile

La plainte est nécessaire ; elle n’est pas suffisante pour travailler à perdre. Perdre sa vitalité, ses capacités, c’est aussi renoncer à être utile, donc à rendre service. Quelle douleur pour une Fille de la Charité ! Mais le désir parfois obstiné de rester utile n’est pas aussi désintéressé qu’on le croit. Être utile est rassurant. On a la preuve qu’on mérite reconnaissance, qu’on est bon, aimable, qu’on existe.

L’envie d’être utile, de rendre service, de compenser les défaillances des autres, trahit la culpabilité du moi, renforcée par les attaques toujours vindicatives de cette dimension inconsciente de la vie psychique que Freud désigne comme le “surmoi”, qui nous fait exiger de nous-mêmes avec une certaine cruauté ce que personne ne nous a jamais demandé ! Ce surinvestissement de l’utilité chez les personnes âgées n’est-il pas une manière de dénier les infirmités qui guettent la vieillesse ?

Pourtant, vient pour chacune, chacun, un temps – et nous n’avons pas à l’anticiper si la réalité ou le désir ne nous y presse pas – où il faut renoncer à être utile sous peine d’être encombrant pour les autres et pour soi-même. Dans un dessin de 1803, le célèbre peintre Goya trace les traits d’un vieillard estropié s’appuyant sur deux bâtons pour tenter de déplacer son corps malhabile, incliné déjà vers sa chute. Son image effacée tente de rejoindre l’informe de son ombre, comme pour s’y perdre. Sous le dessin, le peintre a écrit : “Ainsi finissent les hommes utiles”. Le dessin est impitoyable et nous montre ce que l’exaltation de l’utile a de dérisoire.

A l’utile, au rentable, à l’efficace, l’infirme, qui est pourtant bel et bien une figure de la vie, ne peut aucunement s’identifier. L’utile et l’efficace me paraissent appartenir à la catégorie pascalienne du divertissement. Pascal met directement en rapport le divertissement, absolument incontournable, avec le détournement de notre condition misérable. Le divertissement fonctionne comme une défense pour ne pas “se sécher d’ennui”, pour ne pas penser à son néant. Le divertissement serait le moyen d’arriver insensiblement vers l’inéluctable : la mort. Au lieu d’accepter de mourir, en donnant sa vie pour le service des autres, en faisant de sa vie et de sa mort un acte d’espérance dans la transmission, dans le transfert de l’amour de la vie sur l’autre, car “la mort n’achève rien, mais permet que tout commence, qu’on soit toujours au commencement. Et s’il est une espérance qui habite à l’heure du déclin la mélancolie du vieillard, ce serait peut-être, en dernier hommage à la beauté du monde, de disparaître dans le regard d’un enfant” (Stanislas Breton, Rien ou quelque chose, Flammarion, p. 165). Cette autre manière de jouer du divertissement en s’effaçant pour laisser être les autres, utilise les ressources poétiques du devenir mélancolique, en lequel le philosophe grec, Aristote, voyait les possibilités de tout génie. Or ce qui oppose sans doute la résistance la plus tenace à la déposition de tout souci, à la recréation, c’est l’obsession de l’utile. Quels chemins emprunter pour parvenir à cette dépossession ? En cette dépossession, la peur du vide est conjurée parce qu’il est donné d’accueillir, qui que l’on soit, toute rencontre comme une visitation, et d’entendre la parole : “Tu as changé mon deuil en joie” (Psaume 29).

III.  DES VOIES POUR DEMEURER VIVANTES JUSQU’AU BOUT

Parvenir à la dépossession jusqu’à l’ultime, et ainsi trouver ce que François d’Assise et ses compagnons appellent “la joie parfaite”, ne nous dispense pas de prévenir les pertes, de stopper ou de retarder les effets des détériorations en contenant la détresse, favorisant les rencontres avec les autres, le lien social, les complicités, les amitiés, en stimulant la sensorialité, en cultivant pour autant que ce soit possible la vie de l’Esprit – dont la prière de recueillement et l’office pour celles qui en ont le désir. L’imagination – à distinguer des représentations imaginaires qui font obstacle à la confiance et à la créativité – est à mettre au pouvoir.

Mes fonctions de psychologue clinicienne à la Maison de retraite Catherine Labouré, où j’interviens depuis plus de douze ans, ma formation analytique, m’ont conduite à mettre en place quelques expériences. La condition humaine est d’être capable d’être seul et d’être-avec-d’autres. J’ai donc constitué des groupes et proposé des entretiens individuels réguliers, parfois jusqu’à la fin, entretiens que je m’efforce de poursuivre dans les moments d’hospitalisation. Je rassemble deux groupes de quinzaine à finalité thérapeutique.

Le premier est un groupe de poésie qui parfois, à la demande des résidents, s’attache à d’autres formes littéraires et artistiques (roman, nouvelle, correspondance, journal, film). Le groupe a une dimension culturelle ; il donne à chacune le plaisir du texte (reproduit en gros caractères et que je lis à haute voix), la joie de saisir et de donner du sens, le goût du dialogue et du débat, la pratique de la conversation. La règle est simple : une fois le texte lu et présenté, on peut dire ce qui vient à l’esprit à propos de ce texte, et le contrat est de s’écouter avec attention et respect. Nous nous sommes promenés dans des œuvres diverses de poètes, de mystiques, d’écrivains, et j’ai pu remarquer que l’expérience d’être toujours capable de découvrir du nouveau est éminemment bienfaisante.

Mon autre groupe est un groupe intergénérationnel, en partenariat avec la Maison Dagobert, halte garderie du XIIe arrondissement, qui accueille avec une haute idée du partage et de la convivialité deux tiers de petits enfants dont le développement n’est pas problématique et un tiers d’enfants handicapés, tous handicaps mêlés. Les enfants sont très petits (2-3 ans) et ils aiment venir chez les “Papy-Mamy” chanter des comptines et goûter. C’est un groupe ouvert dans lequel on est plus ou moins engagé, mais il est très fréquenté et très désiré. Les personnes démentes y viennent, et l’élan vital des enfants est si entraînant que parfois aphasiques et discordants nous surprennent. Les muets se mettent à parler ! Ce groupe offre un lieu où circulent de la tendresse et de la gratitude. La mémoire ancienne se trouve sollicitée et quelques vieilles dames révèlent des talents d’animatrices. La moyenne d’âge baisse d’un coup, et on a – à nous tous – quatre cents ans, mais l’on rejoint l’esprit d’enfance.

D’autres groupes, avec d’autres intervenants, visent le réveil sensoriel en développant les possibilités d’expression et la culture artistique. Il y a des groupes d’écoute musicale et des groupes d’expression corporelle en musique, un groupe “couleurs” et un groupe d’art floral. Il y a même un petit groupe de “zoothérapie” qui rassemble quelques personnes démentes avec un labrador.

J’assure aussi le suivi de certaines personnes dans des entretiens individuels. Selon les règles de la séance d’analyse, elles disent ce qu’elles veulent, crient leur plainte, formulent quelque chose de leurs angoisses. On essaie de panser les blessures, de voir les choses de différents points de vue. On raconte sa vie, on se remémore le passé, on dit ses rancœurs, on pardonne, on oublie, on “écrit” son histoire, on renonce aux parents, aux proches tels qu’on les a rêvés, imaginés, pour les accepter comme ils sont ; on ravive le désir, on fait le récit de ses rêves de nuit, on les laisse nous faire signe et ouvrir des lignes de sens.

L’attention bienveillante de l’écoutant est de rigueur dans ces rendez-vous réguliers et dans la confiance réciproque, la discrétion, et, à bonne distance, une relation cordiale s’établit, souvent revivifiante. C’est dans cette dynamique que j’ai eu l’une ou l’autre fois la grâce d’accompagner jusqu’à leur dernier souffle, agonisante et non moribonde, l’une ou l’autre personne dans la poésie, la musique, la tendresse et la prière.

 

Un travail de perte est possible, souhaitable, car l’essentiel, c’est d’être là. Ceux qui nous survivront ont besoin de voir, de savoir, que vous existez dans une présence discrète malgré tout ce que vous avez perdu, et aussi grâce à cela. Vous avez du temps, et vous pouvez déposer vos questions, vos faiblesses, et vous-mêmes, vous recueillir dans la Parole que vous ne cessez d’écouter, en demeurant auprès de Celui qui fait de vous sa demeure et le lieu de son éternelle naissance. Vous avez aidé les pauvres ; vous êtes pauvres maintenant, parées pour l’essentiel : la poétique de l’offrande. Donner sa vie pour que les autres vivent, “comme celui qui sert”, vous autorise à recevoir les douceurs et les attentions qu’on vous offre, car vous êtes devenues celles dont il est dit : “Ce que vous avez fait à ces petits, c’est à moi que vous l’avez fait” (Matthieu 25,40).