ESSAI SUR LE PRINCIPE D’IRREFERENCE

(L’homme à la Recherche du Sens), J. d’Ornano, Aubin, 1998

Dans un style qui n’est pas sans évoquer la modalité du chant grégorien, l’essai de Joseph-Antoine d’Ornano est la méditation d’un homme cultivé et croyant sur la misère et la grandeur des hommes contemporains, individuellement et pris ensemble.  En parcourant de façon descriptive divers champs de la culture J. d’Ornano montre l’absence des repères qui déploie un malaise dans la culture et dont le principe d’irréférence tend à rendre compte. De ce principe J. d’Ornano tente de faire la généalogie et établit son origine au 18eme  siècle, dans le geste de la mort de Dieu pensée en terme de crime. L’accent mis sur ce crime singulier qui n’est que la répétition d’un crime qui a déjà eu lieu, invite à reprendre le débat sur le péché originel en théologie et sur le crime fondateur de la culture dans la théorie freudienne. Ce qui, dans ce crime, est en jeu c’est la tentative de se donner une liberté illimitée et d’accorder à la raison le pouvoir absolu. L’affranchissement de la référence à Dieu, emblème de l’effacement de toute référence, a pour conséquence l’isolement de chaque élément qui cesse d’être relié à un tout, l’ébranlement de tout principe de causalité, la substitution à une temporalité dont le passé est constitutif celle d’une pure succession discontinue d’instants, enfin le refus des modèles et la condamnation dérisoire de toute imitation.

Dans une tradition pascalienne le livre n’est pas seulement apologétique comme une lecture au premier degré pourrait le laisser croire, il tente dans un jeu de renversement des contraires de penser autrement “ l’irréférence ”. A la foi dans la raison à laquelle condamnent les lumières et la philosophie kantienne, dont on pourrait discuter certaines interprétations, J. d’Ornano oppose une espérance. Non l’espérance dans le retour à des références, dont tout mouvement de création prouve qu’on ne peut s’en passer, mais dans un autre tour du principe d’irréférence. Le texte et les expériences évangéliques, les expériences mystiques, confrontent l’humanité à l’inattendu. Elles inscrivent dans l’histoire des moments suspendus. C’est ce que donne à voir la fresque de Fra Angelico, peinte sur le mur d’une cellule de San Marco à Florence et qui est comme le graphe inaugural du livre. Le serviteur souffrant au visage voilé ne révèle-t-il pas un Dieu comédien, ce Dieu qui se fait autre en des êtres de manque et de douleur, des étrangers et des parias (évangile de Mathieu 24/35-46), capable de s’exposer aux outrages d’un bouffon au corps morcelé, figure insoupçonnée d’un Dieu qui, en sa passion, accomplit le mouvement du principe ? C’est parce qu’il n’est rien qu’il peut tout devenir et que, paradoxe suprême, l’éternité entre dans le temps.