DAPHNEE : UNE PEINTURE DE COLETTE DEBLÉ

(texte écrit en 2012)

Mémoire d’une passion ne fait pas seulement le récit d’un parcours psychanalytique, orignal et passionné, inscrit dans l’histoire des turbulences lacaniennes. Sylvie Sesé-Léger nous fait circuler là où elle est entrée sans savoir, dans les arcanes de l’inconscient, au risque de se laisser bouleverser, altérer, transformer par et dans les transferts qui s’y jouent. Mémoire d’une passion aurait pu recevoir pour titre : Métamorphoses. Le livre, en effet, ne parle-t-il pas sans cesse de changements de formes, de passages multiples de l’informe à des figurations toujours mouvantes? Mais le titre aurait alors eu la lourdeur d’une redondance. Car, avant même que soit ouvert le livre, avant même qu’on se soit laissé surprendre et déprendre par la strophe en exergue de Jean de la Croix, avant donc toute lisibilité, une visibilité, celle d’une forme féminine, arborescente et verdoyante, dentelée, aérée, s’impose au regard et conduit sur les trajets improbables des métamorphoses. Je parle de la peinture découpée de Colette Deblé, de sa Daphné, qu’elle a créée en reconnaissance à l’œuvre du peintre de la Renaissance Antonio Pollaiulo, Apollon et Daphné (autour des années 1470). Le mythe de Daphné, en la plus courte de ses variations, raconte la passion amoureuse d’Apollon pour la belle Daphné qu’il poursuivait sans relâche de ses assiduités, depuis qu’une flèche d’or par Apollon lancée, l’avait rendu fou d’amour. En vain. Daphné n’avait pour lui aucune attirance. « Qui m’aime n’est pas forcément qui j’aime, et qui j’aime n’est pas forcément qui m’aime » (Roland Barthes, Fragment d’un discours amoureux). La jeune chasseresse est de la compagnie des vierges d’Artémis. Toutes sont réfractaires au mariage, car elles refusent obstinément d’appartenir à quiconque, homme ou dieu. La flèche de plomb, envoyée par Eros en direction de Daphné, n’ajoute rien à la résistance qu’elle oppose à tout conquérant discourtois ; cette résistance est déjà là ; elle a toujours été là. Pour échapper aux poursuites d’Apollon, il ne lui reste plus qu’à s’enfuir, mais, dans sa fugue, elle s’épuise et implore son père, le dieu fleuve, de la sauver. Il la transforme en laurier. Devant le tableau de Pollaiulo on peut se demander si c’est la métamorphose de la femme en arbre, désormais rivée à la terre, qui arrête Apollon dans sa course folle, ou si c’est l’étreinte d’Apollon qui  fixe la femme au sol. Un arbre, fût-il une femme, appartient à la terre où il prend racine ; une femme, capturée dans les bras d’un homme, est privée de son élan.

C’est une femme, rendue à l’horizon de sa liberté que ciselle le pinceau de Colette Deblé, une femme qui n’appartient à C’est bien de ses combats pour n’appartenir à personne, en luttant contre les emprises générées par la folie Lacan, que Sylvie Sesé-Léger fait l’histoire. Mais c’est aussi la fable psychanalytique, celle de l’autre féminin, présent en chacun de nous – que nous soyons femme ou homme – que raconte Sylvie Sesé-Léger. L’autre féminin apparaît comme la source vive des aventures de transferts et des métamorphoses qui s’ensuivent. La Daphné de Colette Deblé, en sa verdoyante féminité, s’élance du mouvement même de sa métamorphose: une femme-laurier porteuse des ailes de l’ange, sans appartenance, sans fixation, emporte et transporte  vers l’inconnu les chercheurs de vérité. Un ange, dans son camaïeu de vert, incrusté de lacunes d’un bleu océanique, et parsemé de minuscules points de lumière, vient peut-être s’ajouter aux légions d’anges passionnés, ténébreux, flamboyants, impertinents, auxquels le poète espagnol Rafael Alberti, dans son recueil Sur les anges, donne vie. Ce serait l’ange buissonnier de l’expérience analytique qui, dans la légèreté d’un gai savoir – “toute science transcendant” – et d’une incessante dépossession, lie l’Autre à d’autres, comme s’entrelacent sans se confondre, de délicats feuillages.