JOURNÉE DU 14 NOVEMBRE 2015

(réunion d’une soixantaine d’amis de Marie-Odile dans la maison de Thomery)

 

Introduction de la journée (Henri-Jacques)

Quel bonheur que votre amitié et votre estime pour Marie-Odile nous réunissent si nombreux et si chaleureux. Je vous convie à la célébrer, elle, dans ce qu’elle fut en amitié, en intelligence, en quête spirituelle, selon l’anneau de notre mariage qu’elle avait voulu triple, symbole de plusieurs trinités.

Avant un moment avec Jean de la Croix et avant que nous nous écoutions parler d’elle, nous nous recueillons autour d’une de ses poésies-prières, évoquant à mes yeux son errance spirituelle. Si, comme Madeleine elle finit par rencontrer ce qu’elle cherchait, je n’oublie qu’elle fût bouleversée en classe terminale à la lecture des confessions de Saint Augustin, qu’elle fut passionnée par Thomas d’Aquin à la suite de Jacques Maritain, qu’elle fréquenta de près, avec moi, François d’Assise, qu’elle passa à la modernité grâce à de grands philosophes jésuites et à la communauté de saint Bernard du Montparnasse avec Bernard Feillet, qu’elle s’abstint ensuite de toute pratique d’Eglise pendant sept ans, années traversées par sa propre analyse, par un travail de thèse resté inachevé, par la rencontre enthousiaste de Paul-Stanislas Breton et, au bout du compte, depuis une douzaines d’années, par le feu de Jean de la Croix et des deux Thérèse, où les ferveurs philosophiques et les lumières de la psychanalyse se conjuguèrent aux attraits mystiques

Quant à moi je ne retiens pas une prière que je lui ai adressée un soir, après sa mort :

Je te salue, Marie-Odile, qui fut pleine de grâces pour moi, nos enfants, nos amis

Je ne sais où tu es si tu es

Dans une immense mémoire divine, peut-être

Tu es bénie, pour moi, entre toutes les femmes

Ma précieuse, ma lumineuse Marie-Odile,

Peux-tu prier pour nous ? Je pense à toi sans arrêt

Tu m’apprendras à mourir à mon tour, toi si courageuse devant l’inévitable.

(Nous fîmes ce jour du 14 novembre 2015 mémoire de la tragédie du Bataclan et restaurants des alentours, qui nous avait stupéfiés le 13 au soir)

Chère Marie-Odile (Bernard Sesé)

Je sais que ma voix vous parvient, à travers l’espace, au-delà de l’infini, elle vous rejoint là où vous êtes aujourd’hui, là où vous avez toujours été pour moi depuis le jour où nous avons fait connaissance, là où vous êtes pour toujours, au cœur de l’amitié. Car tel était votre charisme : χαρισμα (kharisma) faveur, grâce, don accordé par l’Esprit-Saint . L’Esprit-Saint n’était-il pas votre saint de prédilection ?

18 rue Mayet ;on sonne ; la porte s’ouvre ; un regard vous accueille ; un regard si intense que l’on dirait presque qu’il vous recueille en soi. Charisme : on se sent aussitôt chez soi dans le regard de l’autre. Vous aviez ce charisme et tous ceux qui vous ont connue ont dû en éprouver l’intensité. Du moins ceux qui en étaient dignes. Vous m’avez dit un jour que votre regard, vos pas se détournaiant de ceux chez qui vous ressentiez qu’ils ne savaient pas accueillir, qu’ils ne savaient pas accueillir l’autre.

Dans le beau livre que Henri-Jacques et vous-même, par son intermédiaire m’avez offert : Charles Juliet,Rencontres avec Bram van Velde,

se trouve un éloge du rien :  «  L’ important c’est de n’être rien.N’être rien. Simplement rien. C’est une expérience qui fait peur. Il faut tout lâcher. Je suis dans le vide . Rien à quoi m’accrocher.Pour arriver à un certain quelque chose, il faut n’être rien .Il est terriblement difficile de s’approcher du rien. »

Cet hymne au rien ,fait echo au grand mystique de la nada que fut saint Jean de la Croix.Un dessin de lui représente le Mont Carmel,

Figure de l’expérience mystique, topographie allégorique du chemin spirituel vers la cime, symbole de Dieu. Ce chemin de l’esprit de perfection est ainsi jalonné par sept marques ou bornes : sept fois rien : sept fois nada.

Nada- nada –nada- nada- nada- nada- nada -énumération qui s’achève par ces mots : y aun en el monte nada. (et sur le mont encore rien.) Sur la cime du mont sont inscrits ces mots qui ont dû, ou auraient dû, j’en suis sûr ,séduire Marie-Odile : « Ya por aqui no hay camino porque para el justo no hay ley (cf. 1 Tim 1,9 ) ; él para si se es ley ( cf . Rom 2, 14 ). Saint Jean de la Croix a écrit aussi cette maxime radicale : «  Después que me he puesto en nada, nada me falta. »

Marie-Odile, je n’ai rien à vous dire,ou plutôt rien d’autre que l’évocation de ces Entretiens au bord de la mer – c’est ainsi que vous aviez nommé nos rencontres régulières, deux fois par mois, pendant plusieurs années de suite jusqu’à ce que le mal, la maladie, le malheur les interrompent, mettent le point final.

De ces entretiens au bord de la mer, de l’amer, de l’amertume, à la fin que me reste-t-il ? Je me souviens de la première fois :de cette première rencontre je ne dirai

Rien, rien d’autre que ceci qu’elle en provoqua toute une longue suite.

J’ouvre de nouveau le livre de Charles Juliet, Rencontres avec Bram van Velde, je trouve ces lignes, presque à la fin du livre, ces lignes soulignées au crayon, de la main de Marie-Odile, où l’on ne peut lire ces mots que comme un écho d’ elle-même : « … cheminant sans répit vers sa mère, Bram Van Velde a inscrit sur ses toiles ce qui a été son lot, ce qui a composé la trame de sa vie, je veux dire la frustration ontologique, cette fringale inapaisable, ce radical état de manque, soit encore l’obstrué, le précaire, l’inerte, l’avachi, le vicié, le grelottant, le terrassé, le nu, l’infirme, le vacillant , le démuni, l’exilé, l’inconsolable… »

L’inconsolable : le mot reste en suspens au-dessus des trois points qui le suivent. Je les laisserai en suspens, au-dessus de cette brève évocation de Marie-Odile Métral-Stiker comme le point d’orgue de sa destinée, comme le point d’orgue qui vibre pour toujours dans notre mémoire.

« Et pourtant » : In memoriam Marie-Odile Métral (Jean Greisch et Françoise Todorovitch)

En ce dimanche de mi-novembre, où les arbres perdent leurs dernières feuilles, me revient en mémoire le poème « Automne » de Rilke, composé en 1902, dont je vous propose ici, en hommage à Marie-Odile, une traduction personnelle :

Les feuilles tombent, tombant comme si elles venaient de loin

Et comme si de lointains jardins se fanaient dans les cieux ;

Elles tombent en faisant un geste de négation.

Et dans les nuits, la lourde terre

tombe de toutes les étoiles dans la solitude.

Nous tous, nous tombons. Cette main que voici, elle tombe.

Et vois les autres : cela se trouve en toutes.

Et pourtant, il y a quelqu’un qui tient tout ce qui tombe ainsi

avec une tendresse infinie entre ses mains. 

A la fin du mois d’août, Marie-Odile, après avoir mené une lutte acharnée et héroïque contre la maladie, est « tombée », elle aussi, comme nous le ferons tous un jour.

« Et pourtant », j’ai du mal à imaginer que son ultime geste ait été un geste de négation, tant elle débordait d’une vie dont elle ne cessait d’inventer chaque jour de nouvelles possibilités et modalités.

Elle est tombée, mais elle n’a rien laissé tomber de ce qui comptait pour elle, comme Françoise et moi-même avons pu le vérifier lors du dernier dimanche, à la mi-août, que nous avons passé avec elle, Henri-Jacques, ses enfants et une amie égyptienne à Thomery.

Lors de cet échange inoubliable, elle nous confiait son désarroi quant à la question de savoir ce qui vient après la mort et l’angoisse de devoir quitter un monde plein de couleur et de saveur. Ce désarroi est également le nôtre.

« Et pourtant » il me semble que je ne trahis pas ce qu’elle a été, et ce qu’elle continue d’être pour beaucoup d’entre nous, en mettant dans sa bouche le « Et pourtant » de la dernière strophe du poème.

Si j’ose le faire, c’est parce que, depuis la décade de Cerisy-la-Salle, où nous avons commencé à mieux nous connaître, j’ai cru entrevoir quelque chose de la tendresse infinie avec laquelle elle touchait et entourait tout ce qui lui était confié.

Cet « Et pourtant », tout simple, n’est pas un dogme. Chacun est libre de se l’approprier ou de le refuser. De la part de Marie-Odile, c’est un pari risqué, mais peut-être aussi une invitation à devenir un peu plus vivants que nous le sommes présentement.

Ode a Marie-Odile par Joëlle Blanchard-Blondel le 14 novembre 2015

Je ne t’ai jamais tutoyée

dans ce passé qui s’est fermé

aux voix, au chants et aux poèmes

.

Je me le permets aujourd’hui

puisqu’à mes côtés tu chemines

dans la douceur du souvenir.

Tu suis le rythme de mes pas

dans le sillage des années

que ta présence dessaisit.

Tu suis le cours de mes pensées

désordonnées et accomplies

et je te surprends à sourire.

Dans l’erreur, le doute et la foi

les pleurs, l’enfance et l’abandon

ton ombre se fait sentinelle.

La vie est un linceul de feu

dont on ne ressuscite pas

mais qui transmet toute une histoire

et mes silences sont des mots

qui traversent l’épais brouillard

qui enveloppe ton regard.

Une ombre est parmi nous

captive d’un sommeil

dont la quiétude trouble

le tumulte des jours

elle explore un chemin

que nous avons suivi

ensemble ou séparés

sur la berge alanguie

d’un océan qui gronde.

Elle suit nos regards

dans le lointain brumeux

d’un passé si présent,

qu’on le frôle et l’étreint

sans pouvoir le rejoindre

elle et nous sommes la

dans l’indicible attente

d’un signe, d’une fleur

à déposer en terre